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Cette croix fictive est passionnante à plus d'un titre.

1) En premier lieu, malgré la complexité formelle du logotype, notre système perceptif parvient, envers et contre tout, à reconstituer les contours de la croix. Ainsi, alors que nombre d'angles sont absents (seulement deux angles des extrémités des branches sur un total de huit sont clairement définis), nous parvenons cependant à les imaginer. Ces changements de direction sont essentiels à la reconnaissance de toute forme, qui plus lorsque cette dernière est fictive. Gaetano Kanizsa a ainsi employé la quasi totalité de ses formes noires à la mise en évidence des trois pointes de son triangle fictif. La question est donc de savoir comment les deux branches supérieures échappent ici à la disparition ? Nous pouvons supposer que le graphiste s'est servi de la longueur des segments, car le coté droit des branches supérieures s'arrête juste au moment où celui-ci devrait bifurquer vers la gauche. En cela, il met à contribution une zone de notre système perceptif chargée d'évaluer les longueurs. Une fois l'égalité des segments posée, notre système perceptif, en raison de la symétrie et de la répétition des tracés, leur attribue une même fonction, ce que les tenants de la Gestalt appellent : la loi du destin commun. Bien que ces deux fonctions cognitives ne relèvent pas des contours fictifs, elles permettent, favorisent et autorisent, en cette image, leur perception illusoire.
2) Un deuxième élément vient encore compliquer la tâche de nos neurones, puisqu'en cette figure aucune ligne n'est droite. Mais toutes choses étant égales, et toutes ces courbes étant d'une même convexité, cette situation, relativement rare dans le tracé d'une croix, ne semble guère troubler le surgissement de la forme fictive.
3) Enfin, à ma grande honte, je dois reconnaître qu'il a fallu que je commence à écrire ces lignes pour comprendre que le chaos de formes noires d'où émergeait cette croix n'en était pas un. En survolant cette image, je m'étais tout d'abord dit que le graphiste s'était imposé un défi : cette croix aux angles perdus devait encore surgir de surfaces noires chaotiques. Et c'est en observant plus attentivement la figure pour les besoins de l'analyse, que j'ai dû me rendre à l'évidence : ces formes noires représentent les deux ombres portées d'une croix fictive, censée être éclairée à partir de deux sources lumineuses différentes. C'est ainsi, que nous avons, encore une fois, à distinguer les contours illusoires des surfaces blanches et ceux des surfaces noires. Mais, à la différence du V et du disque, cette distinction se révèle ici beaucoup moins importante, en ce que nous savons bien que les ombres portées se mêlent déjà dans le réel.

Pourtant, une ultime question se pose : dans quel but le graphiste a-t-il bien pu représenter deux ombres portées différentes d'un même élément ? Car en dehors des éclairages artificiels, et notamment des matchs de football en nocturne, il est bien rare d'être confronté à cette situation. En fait, l'entreprise représentée par ce logotype,
CrossBoarder, est une Trade Company. Bien qu'ignorant totalement le genre de commerce que cette entreprise peut entretenir, j'incline à penser que la croix fictive, tel un avion planant dans les airs ou un cargo voguant sur les flots, pourrait symboliser le passage d'un territoire à l'autre, à savoir d'une croix noire à la suivante. Ainsi, cette forme immatérielle représenterait le lien momentané et fugitif qui relierait en un commerce incessant la matérialité des entreprises, des régions et des pays noircis à la surface du papier à la lumière du système solaire.
 

ENTREPRISE : Crossboarder (Trade company, Allemagne)
GRAPHISME : Peter Dehijne, 1998.

 


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