Vitali1216
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VOIR L'ORIGINAL DANS UNE NOUVELLE FENÊTRE : PAS TROUVÉ

Cette image déjà vue à propos de l'alignement équivoque sur :
http://figuresambigues.free.fr/SommairesJeux/jeuarts.html
va nous servir pour la compréhension des figures fictives. Nous avions alors remarqué la coïncidence du sommet de deux surfaces, celles du vase cannelé et du bloc central orangé, avec la ligne de sol. Coïncidence qui, comme tous les alignements, aplatit la profondeur suggérée. Mais, cette toile venait marquer sa différence, après d'autres alignements équivoques horizontaux, en ce qu'elle offre une concordance, inhabituelle dans l'oeuvre de
Morandi, de la ligne de sol avec la ligne d'horizon. Ce détail, qui peut paraître anecdotique, est pourtant essentiel au dessein du peintre. Car, ceux qui ne connaissent pas les objets de la geste morandienne ne verront là qu'un rectangle orangé planté au beau milieu de la table. Le sommet du cylindre étant au niveau de notre ligne de vision apparaît horizontal (il est vrai que sa base manque, elle-aussi, de concavité). Ils auront alors à se demander ce que peut bien représenter la bande verticale claire qui flotte dans les airs. au beau milieu du mur. Les connaisseurs auront quant à eux reconnus une des bouteilles métalliques au col conique qu'affectionnait le peintre. Seul mais gros problème : le tronc de cône permettant le passage du corps de la bouteille à son goulot est absent. Si le peintre est coutumier du fait : oublier les limites entre les formes en utilisant des tons similaires pour une figure et son fond, il se contentait, à la manière de Cézanne, d'une disparition partielle du contour. Ici, la disparition est totale et magique, qui, pourtant, ne nous empêche nullement de "voir" la bouteille complète. Car, à appliquer le principe de colinéarité, certains cerveaux (il est vrai déjà avertis) vont s'empresser d'imaginer deux lignes obliques afin de relier le rectangle orangé du cylindre à la bande verticale du goulot.
Pourtant, nous en restons aux figures semi-fictives et ceci pour plusieurs raisons. En premier lieu les horizontales du cylindre et du goulot sont aussi celles du cône invisible. Ainsi, à la différence du
Triangle de Kanizsa, nous n'avons pas une forme complète à imaginer, certains cotés étant déjà donnés. En second lieu, la surface du cône ne paraît pas plus claire ou plus lumineuse que celle du mur avec lequel elle se confond. Enfin, sans doute en raison de l'absence de cette illusoire accentuation de la luminosité, la surface du cône ne semble pas, contrairement à celle du goulot, flotter en avant du mur. Situation paradoxale, en ce que pour imaginer le col de la bouteille, nous devons pourtant bien le placer en avant du mur.
Ce qui fait que j'en arrive parfois à ne pas voir (surpris par l'image), ou pire à refuser de voir (après l'avoir longuement regardée), ce tronc de cône. Ainsi, je m'imagine un rectangle blanc ou cylindre allongé flottant au dessus du rectangle orangé. Le pire étant que cette vision là ne relève pas, au contraire des figures fictives, d'une hallucination, mais de la matérialité de la toile : un rectangle de peinture claire est réellement peint au milieu de la surface peinte du mur. Mais toute cette matérialité ne m'empêche pas de voir ce rectangle flotter en avant, en raison du contour épais et accentué et de la matière lumineuse de ce pseudo goulot. J'en arrive alors à une tout autre hallucination : la lévitation d'une bande verticale de peinture, l'ascension d'une surface dégagée des contingences terrestres. Il est vrai que nous avons là une des rares toiles où le peintre s'affranchit de la pesanteur. Cette lévitation marque en creux la désespérance de toutes les autres natures mortes du peintre, condamnées à rester indéfiniment sur le plateau d'une table dont nous ne voyons ni les pieds, ni le sol que ces pieds devraient pourtant toucher

ADDENDUM
Parler de lévitation ne relève pas pour moi d'un délire verbal non maîtrisé. L'alignement équivoque, et sous d'autres formes encore que celle employée par
Morandi, en arrive parfois à produire des lévitations. Je vous convie à voir deux exemples personnels ci-dessous.
 

 

Références :
Nature morte, 1961, huile sur toile, 30x35 cm, Vitali n° 1216.
Peinture visible à :
Collection Antonello Trombadori, Rome.
Image reproduite dans :
Morandi, catalogue d'exposition, Hôtel de Ville de Paris, Éditions Mazzotta, Milan, 1987, p. 85.

 

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