THÉORIE 5

"Psychanalyse du Triangle de Kanizsa"

AVERTISSEMENT

Cette “psychanalyse sauvage” du Triangle de Kanizsa risque de paraître d’un abord difficile. Ce texte est en effet la suite logique de deux autres “psychanalyses sauvages” : celle de la Tripoutre des Penrose qui serait une représentation symbolique de l’interdit de l’inceste et celle du Vase de Rubin qui marquerait, de manière tout aussi symbolique, la sortie du triangle oedipien. Pire, un addendum à cette analyse (présenté ici en fin de page) a dû être ajouté pour épouser un autre changement : celui du statut du Triangle de Kanizsa, qui de figure ambiguë était devenu figure impossible.

L’IMAGINAIRE DE LA SÉPARATION.

Pour en finir avec l’ambigu, il nous reste à voir ce que l’imaginaire peut venir inscrire dans un alignement équivoque. Pour cela, nous allons reprendre l’étude du Triangle de Kanizsa (Lien hors-site), qui, à travers l’éparpillement de ses formes, conduit à la véritable séparation des êtres.

Après la Tripoutre des Penrose (Lien hors-site) et le Vase de Rubin, le Triangle de Kanizsa, qui s’intéresse lui aussi à la triangulation de la famille nucléaire, marque l’éclatement des relations familiales. En méconnaissant la matérialité du contact de la Tripoutre ou du Vase, son alignement délaisse tout autant l’interdit de l’inceste de la première que la castration symboligène du second. En tant que figure multiple propice aux conflits d’échelonnements, cette image va donc nous permettre de revenir à l’ambiguïté des relations humaines. Ainsi, nous allons essayer de cerner ce que l’imaginaire du spectateur peut venir inscrire dans ce Triangle, qui termine le parcours formel de nos catégories.

Avec le Triangle, nous retrouvons le schéma ternaire de la Tripoutre et du Vase. Cette figure pourrait en effet se contenter des trois disques entaillés, seuls éléments indispensables au surgissement de la forme fictive. Mais, ces trois disques ne se contentent pas de représenter les différents protagonistes de la famille nucléaire, puisqu’ils nous donnent, par leur disposition et leur découpage, des informations supplémentaires essentielles. La disposition en triangle renvoie tout d’abord aux relations familiales, car chacune des trois surfaces noires est reliée aux deux autres par l’alignement de leur découpe. Pourtant, ces découpes font plus que tisser un réseau de relations, en nous donnant encore des informations sur l’état de ses membres. Cette part enlevée aux disques pourrait en effet rappeler le manque constitutif de tout être humain: la séparation d’avec la mère qui fonde une altérité sur laquelle il ne pourra jamais revenir. Manque propre à l’espèce humaine, que les individus sont éternellement soucieux de combler, et qui les constitue ainsi en sujet désirant. Cette figure offre donc une belle image de la béance, qui vient structurer les êtres. Mais, pour que la découpe des disques noirs s’arrête à l’expression du manque, nous devrions en rester à la matérialité de la figure, exercice que le surgissement imposé du triangle fictif rend impossible.

Les pointes d’un triangle blanc illusoire donnent en effet l’impression de recouvrir les aplats noirs, transformant ainsi les disques découpés en disques entiers. Le surgissement de ce triangle est rendu possible grâce à la position particulière des découpes des disques: l’alignement plastique renvoie le découpage d’une forme noire à celui des deux autres, produisant l’embryon de continuité nécessaire à la poursuite virtuelle du tracé triangulaire. Ainsi, nous pouvons dire que c’est le manque, lui-même, qui, par sa répétition et l’ordonnancement des découpes qu’il produit, permet à cette forme fictive de surgir. Pire encore, le surgissement ainsi opéré annule et occulte le manque qui le fonde. En réunissant tous ces découpages en un ensemble logique et cohérent, la forme fictive nous donne en fait une information essentielle sur le désir qui la sous-tend et le manque qu’elle recouvre. Nous avons là une belle image de triangulation oedipienne, où le travail commun de l’Oedipe et du contre-Oedipe viendrait structurer les relations de la famille nucléaire pour faire croire à la complétude illusoire de ses différents protagonistes. Ainsi, de la même manière que la présence fictive d’une forme masque le découpage matériel des disques, le manque à être des individus serait comblé par une hallucination.

En cela, le triangle blanc s’apparente à un fantasme. Plusieurs de ses caractéristiques ne sont pas sans évoquer une activité hallucinatoire. En premier lieu, la forme triangulaire ne possède aucune réalité matérielle. Nous avons là une fiction produite par le système perceptif, une hallucination visuelle, qui vaut bien les rêveries éveillées que nous nous inventons. En second lieu, en modifiant la matérialité perçue des formes noires, le triangle procède à la manière de l’activité mentale du fantasme, qui modèle nos représentations du réel à l’aune de notre désir. Enfin, pour couronner le tout, il s’impose à nous, sans que nous puissions le refuser et revenir à la réalité du dessin. Cette dernière caractéristique semble nous éloigner du fantasme, en ce que son activité est individuelle, qui donne lieu à des scénarios propres à chaque individu. Pourtant, à y regarder de plus près, nous savons bien que si chaque fantasme est unique en ses péripéties, tant sa structure que les grandes catégories fantasmatiques auxquelles nous pouvons le rattacher sont communes à plus d’un. Quel serait donc le sens de cette hallucination contrainte et obligée?

Le Triangle de Kanizsa nous oblige en fait à contempler un fantasme oedipien, qui semble nous dire, à la manière de la Tripoutre des Penrose, que les membres de la famille nucléaire peuvent être ensemble, à entretenir des relations égalitaires et fermées. Mais, alors que nous pouvions refuser la Tripoutre en démontrant l’incohérence de sa construction, le surgissement du Triangle s’impose à notre vue, sans que nous puissions renier sa vision ou infirmer son dessin. Cette apparition imposée affirme que nous sommes tous passés par cette étape obligée du développement psychique. Ainsi, de la même manière que les lois de la perception nous imposent la vision d’une forme fictive, l’inconscient règle nos désirs. Du point de vue de l’imaginaire, l’illusion ne consiste donc pas tant à voir apparaître un triangle, que de croire que nous pourrions échapper aux lois de l’inconscient. L’imaginaire se sert de la prégnance des schémas perceptifs pour nous rappeler le pouvoir irrépressible de l’inconscient. Mais, un dernier problème reste alors à régler: cette figure ne nous conforterait-elle pas dans notre désir incestueux ?

En fait, en dépit de sa perception forcée, nous savons que ce triangle fictif n’a aucune réalité matérielle. En cela, le désir qu’il exprime ne prétend pas au réel, mais se contente d’être un fantasme démenti par la matérialité du dessin. Ainsi, cette figure est morale en ce qu’elle reconnaît, dès son dessin, le caractère irréaliste du désir qu’elle affiche. À la différence de la Tripoutre des Penrose, elle ne prétend pas offrir à notre vue une construction réaliste, et n’a pas besoin de la butée du réel pour prouver son inanité. Le Triangle ne relève donc ni de la morale répressive de la Tripoutre, ni de la morale explicative du Vase, qui nous laisse libre de notre choix. Le propos de cette figure n’est pas tant de rappeler le désir de l’inceste et son interdit, que de souligner le caractère fantasmatique, et donc illusoire, d’une triangulation égalitaire qui comblerait la demande de chacun.

Le Triangle se permet encore de dévoiler l’universalité de l’Oedipe, cette phase obligée du développement psychique. Car, le surgissement imposé du triangle fictif rappelle que nous sommes tous sujets à l’emprise illusoire de cette relation triangulaire. En dévoilant l’aspect fantasmatique des relations oedipiennes, le Triangle de Kanizsa reste du coté de la morale, en ce qu’il souligne l’universalité d’un fantasme qui échappe à notre volonté. Le choix proposé par le Triangle de Kanizsa nous contraint. Tandis que nous succombons à la fiction d’une réunion triangulaire, la matérialité de l’image a déjà fait le choix irréversible de la séparation. Ainsi, parce que nous sommes réellement arrivés à la séparation des formes, cette image cherche plus à nous signifier la persistance et la force du fantasme qu’à nous imposer son discours illusoire. Comme si avant d’en arriver à la résolution de l’Oedipe, un dernier rappel à l’ordre nous était lancé, qui nous préviendrait que nous serons toujours sujet à la prégnance d’un complexe qui nous dépasse. En cela, le Triangle de Kanizsa nous dit que la triangulation reste universelle, qui, même par delà la séparation, poursuit ses effets.

ET SI LE TRIANGLE ÉTAIT UNE FIGURE IMPOSSIBLE ?

En faisant migrer le Triangle de Kanizsa de l’équivoque vers l’impossible, nous semblons remettre en cause l’analyse symbolique qui en a été faite. Pourtant, à relire ce qui a été écrit, nous nous rendons compte que très peu de choses sont à modifier. Par son surgissement illusoire du fond de l’image, le Triangle exprime toujours le fantasme d’une réunion triangulaire. Seul écart: en passant de l’ambigu à l’impossible cette figure ne signifie plus tant l’ambivalence du désir que son interdit. Sachant cette forme fictive, la reconnaissance implicite de son absence de matérialité affirme avec force l’impossibilité de sa réalité en même temps que de sa réalisation. Pour autant, le Triangle n’est pas une redite de la Tripoutre. Car si cette dernière affiche une réalité dessinée, une image du désir, interdite de réel, le Triangle, par sa fiction exhibée, met surtout en évidence le caractère fantasmatique du désir, son absence de réalité matérielle, jusque et y compris dans l’image qu’il en propose.
 

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